Brûler d’envies

Dans un univers emprunté à l’imaginaire urbain futuriste, où la lumière synthétique a presque définitivement remplacé celle du soleil, six artistes font corps et défient sans cesse la gravité.
Ici, l’acte acrobatique est un rite de passage. Équilibre, corde lisse, mât chinois, roue Cyr… ce sont six disciplines circassiennes qui font de l’acrobatie un défi et un jeu, le tout rythmé par une musique originale aux sonorités électropicales. Pour accompagner les jeunes artistes, la mise en scène est confiée à David Gauchard et Martin Palisse. Ce duo, issu du théâtre et du cirque, se retrouve dans une complicité artistique et dans un désir commun de transmettre à la jeune génération.
Ensemble, ils et elles brûlent d’envies d’aller à notre rencontre, impatient·e·s de commencer ou d’en finir.

Spectacle de fin d’études de la 36e promotion du CNAC

 

Création du 27 novembre au 8 décembre 2024 au Cirque Historique de Châlons en Champagne

 

Mise en scène de Martin Palisse et David Gauchard
Musique originale Pangar
Collaboration artistique Stefan Kinsman
Scénographie Martin Palisse
Collaboration à l’acrobatie Dolores CalviAbdel Senhadji

Conception lumière Alix Veillon et Jean Ceunebroucke
Conception et réalisation costumes Leonor Gellibert et Darius Grenier
Mise en espace sonore et régie Son Théo Armengol
Régie lumière Vincent Griffaut ou Thibaut Paris
Régie générale Julien Mugica

Coordinatrice de l’insertion professionnnelle Ann-Katrin Jornot

Avec les étudiant·e·s de la 36e promotion Jaouad Boukhliq (Maroc) Équilibres / Heather Colahan- Losh (Irlande) Corde lisse / Antonin Cucinotta, Uma Pastor (France) Mât chinois / Marine Robquin (France) Acrobatie au sol / Mano Vos (Suisse) Roue Cyr

 

photos © Christophe Raynaud de Lage

Revue de presse

Scèneweb / Novembre 2024 / Anaïs Heluin
Brûler d’envies, le grand brasier du CNAC

 

Sous la direction de Martin Palisse et David Gauchard, la 36e promotion du Centre National des Arts du Cirque (CNAC) fait une entrée ardente dans la vie professionnelle. Dans un univers dystopique aux accents électro, les six jeunes artistes affirment des personnalités fortes.
Ce rendez-vous que donne chaque année le CNAC aux amateurs d’arts du cirque avec le spectacle de fin d’études de chacune de ses promotions est pour l’institution beaucoup plus qu’une façon de donner de ses nouvelles. Assez unique dans le paysage du spectacle vivant, cette ouverture régulière d’une école au grand public dit en effet beaucoup des arts qui s’y enseignent, de la place qu’ils aspirent à avoir, à la fois, au sein du champ artistique et dans la société. S’il arrive que des lieux programment des pièces d’écoles de théâtre dirigées par de grands noms de la mise en scène – sans trop creuser dans nos mémoires, on peut citer L’Esthétique de la résistance de Sylvain Creuzevault, avec les élèves de l’École du TnS, ou encore Portrait de famille, une histoire des Atrides de Jean-François Sivadier, avec une partie des élèves du CNSAD –, c’est de façon exceptionnelle, dans des cas où la rencontre entre jeunes interprètes et artistes bien installés est jugée particulièrement réussie.
Non que la directrice du CNAC, Peggy Donck, et son équipe n’aspirent pas à la naissance de formes marquantes, singulières, mais le face-à-face avec le spectateur prend pour eux une place au moins aussi importante. Et le fait que ce dernier existe sous une forme presque rituelle, aux mêmes endroits aux mêmes moments – les premières fin novembre entre les murs du CNAC à Châlons-en-Champagne, puis à Paris en janvier-février à l’Espace Chapiteaux de La Villette, avant d’autres dates de tournée – participe de cette relation particulière.


En confiant la mise en piste de sa 36e promotion à un duo formé d’un homme issu du cirque et d’un autre venu du théâtre, Martin Palisse et David Gauchard, le CNAC aborde le croisement entre disciplines d’une manière inédite pour lui. Si plusieurs spectacles ont déjà été confiés à des gens de théâtre, nous avons là à faire à un tandem porteur en lui-même d’un langage composite, hybride. Le jongleur, metteur en scène et directeur du Sirque – Pôle national cirque de Nexon et le metteur en scène de théâtre n’en sont, en effet, pas à leur coup d’essai en matière d’échange. Ils l’ont déjà pratiqué ensemble dans l’excellent Time to tell créé en 2021, et toujours en tournée, autoportrait où Martin Palisse explore en profondeur la nature de son geste artistique, de son urgence, et vont continuer de le développer dans une prochaine création avec un troisième complice : l’acrobate et directeur de la compagnie La Frontera, Stefan Kinsman, dont ils ont fait pour cette création au CNAC leur collaborateur artistique.



Brûler d’envies s’inscrit donc dans une recherche au long cours, qui prend l’une des nombreuses directions qu’emprunte aujourd’hui le cirque de création : l’invention de façons nouvelles de mêler le mot aux gestes. Comme nous le disions plus tôt, cette voie n’est pas inédite au CNAC, loin de là. L’un des spectacles les plus célèbres de l’école, en partie sans doute parce qu’il marque un tournant très clair dans l’ambition qui lui est associée, est on ne peut plus théâtral – c’est à partir de là que les pièces sont vraiment considérées comme des œuvres à part entière – : Le Cri du caméléon, adaptation du roman Le Surmâle d’Alfred Jarry, mis en scène par le chorégraphe Josef Nadj en 1995.


Plus récemment, le théâtre a plutôt fait son apparition au CNAC, comme souvent ailleurs dans le cirque de création, sous la forme de témoignages. C’était le cas dans le cru précédent, Parce qu’on a toustes besoin d’un peu d’espoir porté par Sophia Perez, où chaque interprète exprimait, entre récit et acrobatie, les grandes questions de sa génération. L’expérience de Time to tell aidant, on aurait pu penser que Martin Palisse et David Gauchard prennent à leur tour cette voie. Ils nous détrompent d’emblée, dès l’annonce qui précède Brûler d’envies. En nous préparant à une « perte de repères » totale, la voix de Martin Palisse écarte en effet de notre horizon d’attente toute forme de cirque-théâtre documentaire, tendance déjà relativement installée. Cette introduction dit aussi l’engagement des metteurs en scène dans cette création, nourri en partie par une expérience préalable de Martin Palisse avec cette 36e promotion, pendant leur deuxième année de formation dans le cadre des Écritures Croisées. Le drame survenu au sein du groupe en mai 2024 – le décès de l’un de ses membres, Titouan Maire – a consolidé les liens existants ; le directeur du Sirque était la bonne personne pour accompagner ces jeunes artistes réduits au nombre de six – ce qui en fait la plus petite des promotions de l’histoire de l’établissement – dans leur entrée dans la vie professionnelle. David Gauchard et lui, ainsi que d’autres artistes de leur choix, font de cette proximité la base d’une grande exigence : sur le plan individuel autant que collectif, ces artistes qu’il nous faut citer –

Jaouad Boukhlid, Heather Colahan-Losh, Antonin Cucinotta, Uma Pastor, Marine Robquin, Mano Vos
– sont poussés à explorer la notion d’impatience jusqu’au seuil de son point extrême, la rupture, la chute.


Puissantes, les vingt premières minutes du spectacle nous plongent dans un monde dystopique, qui est sans nul doute celui d’un cirque d’auteur. On reconnaît des éléments du langage de Martin Palisse, en particulier son rapport à la musique électronique et son goût pour les univers futuristes. Dans une obscurité d’abord totale, où résonne la composition minimale réalisée pour l’occasion par Pangar, des éclairs rouges laissent entrevoir, l’espace d’un instant, une structure métallique, puis un morceau de corps. Cette approche pointilliste, âpre du plateau de cirque se situe à peu près aux antipodes de ce que l’on peut attendre d’un spectacle d’école, dont l’un des objectifs principaux est d’offrir à ses interprètes un espace où montrer leurs pratiques. Doublé sans doute d’une forme de jeu en lien avec les contraintes de l’exercice, le parti-pris esthétique que prend le duo Palisse-Gauchard est l’un des plus radicaux que l’on ait pu voir ces dernières années au CNAC. L’apparition progressive des artistes ne déçoit guère. Chez la plupart d’entre eux, on découvre la quête d’une façon personnelle d’appréhender les agrès et les pratiques qui leur ont été enseignées.
Le premier à déployer son univers, le Suisse Mano Vos, manie ainsi la roue Cyr d’une façon tout à fait inattendue : au lieu de s’y inscrire pour se livrer à toutes les figures possibles, il en fait une charge qu’il porte tel un Atlas du cirque ; le Marocain Jaouad Boukhlid, qui lui succède, est tout aussi sidérant, bien que dans un registre à peu près opposé : sur cannes ou au sol, ses équilibres virevoltants révèlent une personnalité irréductible à tout code préétabli. Il domine aussi régulièrement les scènes collectives, qui peinent davantage que les séquences individuelles à trouver leur identité.


Si dans la première partie de Brûler d’envies, l’acrobatie apparaît comme le liant d’une communauté en proie à un contexte limite, elle se rapproche par la suite du format numéro qui permet à chacun de s’exprimer – une chose assez normale pour pareille création. Au mât, le duo formé par Antonin Cucinotta et Uma Pastor n’en brille pas moins à s’approprier cet agrès qui se grimpe d’habitude en solo. Respectivement à la corde lisse et à l’acrobatie au sol, l’Irlandaise Heather Colahan-Losh et la Française Marine Robquin vont, quant à elles, décomposer, saccader leurs performances, en montrer les coutures.
C’est donc tout l’échantillon d’humanités circassiennes qui s’échappe peu à peu de la gangue sombre, uniforme, du début du spectacle. Et si la trajectoire du groupe en matière d’impatience n’est pas des plus évidentes, Brûler d’envies attise le désir de suivre les six artistes qui viennent de faire leur saut dans le brasier de la vie professionnelle.




Mouvement / 17 décembre 2024 /Agnès Dopff
Rave de survie

 

Les maîtres de la couleur le savent bien : pour réfléchir la lumière, rien ne vaut l’obscurité. En peintres du mouvement, le circassien Martin Palisse et le metteur en scène David Gauchard dirigent les 6 étudiant·es de la promo sortante du CNAC dans une pièce surgie du néant et résolument tournée vers l’espoir. Se laisser abattre ? Plutôt crever.

Chaque année, pour couronner la fin de cursus de sa promotion sortante, le prestigieux Centre National des Arts du Cirque confie la mise en scène du spectacle de fin d’études à un·e ou plusieurs artistes de la scène contemporaine. Et l’exercice n’est pas simple : une distribution imposée et souvent imposante, une répartition d’agrès aléatoire, des affinités incertaines. À quoi s’ajoute encore le risque d’un poncif : le journal de bord, catalogue des humeurs au présent de ces jeunes gens sur le seuil de leur vie d’adulte.

Dans un parti pris radical et assumé, le jongleur Martin Palisse et le metteur en scène David Gauchard ont relevé le défi. Aux côtés de la 36ème promotion du CNAC, ils livrent le fruit d’une collaboration placée sous le signe du dépassement de soi. Avec un titre beau comme un slogan de manif’, Brûler d’envieS multiplie les départs de feu jusqu’à dévorer les humeurs les plus sombres.

Ni dispositif circulaire, ni chauffeur·e de salle, ni pop-corn et paillettes. N’en déplaise aux puristes du cirque, la création imaginée par le duo nous plonge en frontal et sans préambule dans les tréfonds d’une geôle moyen-âgeuse. Dans une obscurité de plomb, chargée de sons métalliques, des morceaux de corps suspendus, contraints et inanimés apparaissent dans les maigres faisceaux de lampes infrarouges. Après de multiples tentatives, ce peuple de l’ombre dégage l’espace de se mouvoir. Baskets à plateforme, side cut, bombers oversize, cagoule et casquette vissée sur le crâne : d’où qu’elle vienne, cette milice sans visage porte l’odeur d’une lutte bien plus proche.

Réveillé d’outre-tombe par un beat de hard techno signé Pangar, un derviche tourneur d’un nouveau genre engage un ballet aérien avec sa roue Cyr, bientôt érigée en totem sacré. Autour de lui, cinq silhouettes tout droit sorties d’un défilé de Balenciaga – baggy militaire et crop top à capuche compris – investissent l’espace dépouillé de la scène. À vue, un mur d’amplis, deux mâts chinois, une corde et un trépied d’équilibre meublent ce décor de hangar. Tendus à l’extrême, le souffle court et les bouches toujours fermées, les six protagonistes agitent l’espace dans un jeu de balance ininterrompu. Un corps s’élance dans une course sans fin, et la horde prend immédiatement sa suite. Dans une murmuration post-apocalyptique, les six protagonistes au plateau assurent par alternance le maintien du mouvement comme ils veilleraient le foyer d’un campement. Si tu t’arrêtes, tu meurs. Et le sol d’opérer en brasier, ennemi suprême par lequel il ne faut jamais se laisser tenter. Mené d’un souffle, dans une tension jamais relâchée, Brûler d’envieS bouillonne jusqu’au climax d’une rave party salvatrice, explosion urgente et nécessaire de la plus pure pulsion de vie.

Éprouvante, la création portée par Martin Palisse et David Gauchard ne manque pas de bousculer les attendus d’un spectacle de fin d’études. Si la précision technique des étudiants sortants du CNAC ne surprend guère, Brûler d’envieS n’en étonne pas moins par la maturité d’interprétation de ses jeunes artistes. Ici pas d’happy end ni d’intermède potache pour souffler, seulement l’extrême concentration d’un groupe de jeunes gens engagé jusqu’à l’épuisement pour traverser la nuit.

Au CNAC comme ailleurs, la naissance d’un spectacle est affaire de rencontres. Et celle de Martin Palisse et David Gauchard avec cette 36ème promotion recrutée en plein confinement, marquée ensuite par le décès accidentel de l’un de ses étudiants, triomphe des ténèbres dans une ode lucide et irrésistible toute entière dédiée à l’espoir le plus viscéral.




Cult.News / 23 janvier 2025 / Mathieu Dochtermann
Brûler d’envie : dans l’obscurité, le cirque pur brille plus fort

 

Radicalité dans l’esthétique, mais aussi dans l’écriture : voilà comment on pourrait résumer, d’un trait lapidaire, ce Brûler d’envies au titre possiblement trompeur.
On serait tenté·e peut-être d’y entendre la fougue de la jeunesse, la passion indocile, la joie d’être au monde et de le ressentir… Il n’en est rien, puisque c’est un spectacle dystopique, froid, âpre que proposent David Gauchard et Martin Palisse. C’est une signature, la volonté de faire acte de création en trouvant une liberté dans les interstices du cahier des charges d’un spectacle d’école. Cela faisait quelque temps qu’on n’avait pas vu un geste aussi tranché dans un spectacle du CNAC.
Brûler les exercices attendus, revenir à l’essence pure du cirque
 
Le choix est fait dans Brûler d’envies de revenir au cirque pur. Il aurait été d’autant plus tentant de diluer que le nombre d’interprètes est faible. Pour autant, il n’y a pas de théâtralisation ; pas de tour de chant ; pas de concert improvisé en bord de piste ; même pas vraiment de danse, on lui préfère l’acrobatie pure ou les sprints. Contrepied total, donc, de ce qui se faisait ces dernières années. Ici, on casse les modes, on casse les codes, on revient à l’os, au squelette, au socle rocheux.
Et malgré cela, on n’a tout de même pas échappé à une figure stéréotypée du spectacle du CNAC, celle du groupe de circassien·nes qui courent en rond autour de la piste – il faut dire que pour occuper le chapiteau et tenir l’énergie à six, il est peu question de prendre des temps de repos. A certains stéréotypes du spectacle vivant contemporain non plus d’ailleurs : la nappe de basses grondantes dans le noir en prélude, et les lumières stroboscopiques plus tard, pour ne pas les nommer. Mais, tout de même, quel coup de décapant !
Quant aux six circassien·nes, puisque c’est avant d’iels qu’il devrait s’agir, le spectacle restant un spectacle d’école, iels ne sont pas desservi·es par cette radicalité que l’on a soulignée. Iels ont toustes leur moment pour briller, et même, vu la durée du spectacle, plusieurs moments, qui leur permettent de bien mettre leurs savoir-faire en valeur. Iels se retiennent, ou sont retenu·es, de se livrer à de grandes prouesses spectaculaires : ici aussi les choses sont minimalistes, ce qui n’exclut pas la finesse technique, bien au contraire, et une endurance à toute épreuve. Avec deux machinistes, Antonin Cucinotta et Uma Pastor, difficile de ne pas proposer des duos. Jaouad Boukhliq propose un numéro d’équilibres sur cannes d’une grande finesse, et se révèle doué pour les acrobaties en général – et son solo est l’occasion d’entendre parler marocain sous le chapiteau, une occurrence rare. Heather Colahan-Losh montre à de nombreuses reprises sa maîtrise de la corde lisse, plutôt solo mais dialoguant parfois avec les acrobaties au sol de Marine Robquin. Mano Vos quant à lui propose une approche personnelle de la Roue Cyr, faite avant tout d’équilibres, loin des évolutions habituelles.
En somme, Brûler d’envies est un spectacle de cirque contemporain très écrit, avec des choix très affirmés, servi par une distribution qui a su ranger sa sympathique joie de vivre pour se mettre au service d’un projet de mise en piste froid et sombre. Un spectacle qui restera sans doute dans les mémoires.



Le Monde / 5 février 2025 / Rosita Boisseau
« Brûler d’envie » ou la rage fugueuse des jeunes artistes circassiens

 

A La Villette, six diplômés du Centre national des arts du cirque proposent un spectacle de fin d’études énergique et réjouissant. 

Pas besoin de chauffage sous le chapiteau de La Villette, à Paris. Non seulement les six jeunes artistes de la 36e promotion du Centre national des arts du cirque (CNAC) sont fermement décidés à « brûler d’envies », comme l’indique le titre du spectacle, mais ils charbonnent si fort qu’ils ont mis le feu à la piste, et aux spectateurs avec. Et qu’est-ce que c’est bon de taper des pieds de concert sur les gradins, de crier, d’applaudir en souriant béats jusqu’au bout des oreilles !Chaque début d’année depuis 1996, le CNAC, installé à Châlons-en-Champagne, prend ses quartiers dans le parc de La Villette. Il dépêche ses émissaires frais diplômés après trois ans d’études et les lance à l’attaque du milieu professionnel et à la rencontre du public dans une production « carte d’identité », destinée à tourner si succès. Sous la direction d’un metteur en scène et d’un chorégraphe reconnus, ici David Gauchard et Martin Palisse, cette création affiche un cahier des charges complexe. Elle doit accorder les différents tempéraments au travail dans un geste commun en proposant une synthèse des talents de chacun. Le pompon ? Sortir du lot de l’exercice de style et affirmer sinon une signature, du moins un esprit, une couleur.

Question palette, noir c’est noir sur la piste de Brûler d’envies. A l’écoute des jeunes acrobates, David Gauchard et Martin Palisse ont pris à bras le corps le défi que représente ce spectacle tremplin de fin d’études. Ils répercutent leurs météos orageuses et inquiètes. Il fait sombre, l’avenir est bouché. « il n’y a plus rien à faire » , entend-on répéter dans la bande-son caverneuse signé par le compositeur Pangar, qui va bientôt accélérer les percus qui cavalent fort.
Envie d’en découdre
Un texte en arabe, traduction de la chanson Paix de Catherine Ribeiro + Alpes, dite par le surprenant spécialiste de l’équilibre sur les mains Jaouad Boukliq, résonne sous la toile : «  Paix à nos esprits malades, à nos coeurs éclatés, paix à nos membres fatigués, déchirés, paix à nos générations dégénérées, paix aux grandes confusions de la misère … »  Une seule issue au désespoir qui étouffe : voir rouge, se jeter à fond dans sa passion et foncer sur ses agrès encore et encore pour évacuer la tension et tenter de venir à bout du feu qui consume.
Si la vulnérabilité juvénile des interprètes, tous habillés en noir et blanc, affleure parfois au cours de la pièce et fait filer un frisson épidermique, elle ne bride pas l’envie d’en découdre. Elle est même sans doute l’un des carburants de leur rage fougueuse qui les projette sans répit sur scène. Mano Vos porte sa roue Cyr de 1,85 mètres de diamètre et de 22 kilogrammes à bout de bras au dessus de lui ou en équilibre sur une épaule, avant de la faire tournoyer autour de son cou comme un collier démesuré. L’irlandaise Heather Colahan-Losh s’enroule dans sa corde lisse et se love dans son refuge rien qu’à elle. L’acrobate au sol Marine Robquin voltige et bondit entre les bras de ses partenaires. Courses et sauts en haut d’un mur de baffles s’enchainent et activent des circulations de plus en plus urgentes, comme si tous les bouchons qui retiennent l’énergie avaient explosé dans une fièvre indomptable.
Cette libération prend le ton d’une frénésie d’exploits, de culbutes incroyables. Entre les deux mâts chinois plantés au bord de la piste, le duo Antonin Cucinotta et Uma Pastor, vivants projectiles, tracent, s’accrochent et s’imbriquent dans des étreintes à la renverse sidérante. Grimper, se contorsionner, chuter, recommencer, tester, s’obstiner. Chaque interprète se distingue tandis que le collectif s’enflamme et décolle dans un climax. Du risque, du muscle, de la grâce et cette foi en l’autre qui auréole le jeu du cirque aussi dangereux soit-il, d’une beauté joyeusement humaine.



Cult.news/ 11 février 2025 / Camille Zingraff
« Brûler d’envie » enflamme le chapiteau de la Villette

 

Chaque année le chapiteau de la Villette accueille le spectacle de la promotion sortante du CNAC et, comme chaque année, les applaudissements pleuvent, les félicitations fusent et c’est émerveillé que le public ressort.
Le CNAC – Centre National des Arts du Cirque – se situe à Châlons-en-Champagne et propose une formation dans le domaine des arts du cirque contemporain. Cette école est un lieu de transmission et d’émulation artistique et culturelle et se distingue par sa modernité et son énergie.

Une froide ambiance apocalyptique

Dès le moment où le public s’installe, l’ambiance est posée : il fait sombre, la fumée emplit l’espace et la voix qui nous demande d’éteindre nos « machines » est robotique, sans aucune nuance vocale. L’atmosphère est lourde et semble annoncer une fin du monde proche, tout est noir et des voix préenregistrées annoncent une proche descente aux enfers.
L’introduction au spectacle est un peu longue, mais crée ses effets : le public perd tout repère de gravité, de temporalité et se retrouve en alerte dans ce noir complet dans lequel des lampes de poches rouges clignotent, renforçant le climat d’urgence et de confusion. Par la suite, la lumière est blanchâtre et souligne l’épuration du plateau au fond duquel trône d’immenses enceintes, seul décor en dehors des outils de cirque. Enfin, c’est l’utilisation du son, créé par Pangar, qui fait tomber notre dernière accroche à la réalité extérieure : la musique polyrythmique électronique et expérimentale emplit l’espace de ses sonorités puissantes et martèle l’intérieur du chapiteau et l’intérieur de chaque individualité. Rapidement, le mouvement naît et ne cessera pas : si parfois le contraste entre la densité de la musique et la lenteur des corps est notable, c’est l’énergie de ces six corps qui transparaît dans tous les mouvements, les courses et les vitesses que provoque le groupe. Par ailleurs, les tenues composées de noir et de blanc sous-tendent elles-aussi l’absence de couleur et l’épuration totale au plateau.
Ce micro-climat installé par la micro-société avance vers sa fin qui ne cesse de s’accentuer, tant d’un point de vue du son, que de la lumière ou encore des corps, allant au plus profond des extrêmes, dans une temporalité étirée, jusqu’à la fin du spectacle, où tout explose avant de retomber dans le noir et dans un silence total avant qu’une explosion d’applaudissements déferle.

Un voyage dans l’univers du cirque pur et dur

Le spectacle d’une heure trente amène au fur et à mesure les spectateur.ices dans un environnement circassien hors norme.
La gravité, la peur, le risque, toutes les données reliées au monde extérieur sont perdues. Ce voyage dans le monde du cirque créé par Martin Palisse, David Gauchard et leur équipe propose une présentation hypnotique des talents et des savoir-faire de la troupe. Les gestes sont répétés, et s’enchainent de manière hypnotique et robotique. Le quatrième mur est définitivement présent et l’on a l’impression d’assister à une micro-société enfermée dans une bulle qui monte en tension. Entre acrobaties au sol, mât chinois, équilibres, agrès ou encore roue Cyr, les corps se meuvent et s’épousent dans cette lumière synthétique qui donne à voir les corps tels quels, sans artifices aucun.
Si le groupe fait rarement troupe, un duo ressort particulièrement dans une danse qui traverse le plateau entre, autour et sur les deux mâts chinois. Leurs corps ne font qu’un pour parfois se séparer, se faire monter, sauter et se repousser dans une attitude charismatique arrogante et hypnotisante.

Sublimation des corps et des talents

Il n’y a pas de doutes que l’univers et le ton de cette promotion tranchent : il n’y a pas de couleur, pas de partage d’émotions avec le public, mais bel et bien les performances pure et dure de ces artistes circassien.nes. Ce spectacle contemporain est à l’image d’une jeunesse énergique, occupée de feux intérieurs, d’angoisses et d’une danse des corps.
Comme chaque année, le spectacle du CNAC souligne la force et le professionnel dont font preuve ces jeunes artistes qui rafraîchissent le plateau et les esprits.
Si cette année le titre du spectacle est Brûler d’envies, celui-ci retranscrit bien l’état dont on sort de chaque spectacle du CNAC, attendant avec impatience de retrouver la promotion suivante et l’univers qu’elle offrira.
Dates de tournée

CRÉATION

du 27 novembre au 8 décembre 2024 CNAC – Cirque Historique de Châlons en Champagne


 

DIFFUSION

Saison 24-25

31 décembre 2024 Théâtre National de Gènes dans le cadre du Festival Circumnavigando

du 22 janvier au 16 février 2025 La Villette, Espace Chapiteaux, Paris

28 et 29 mars 2025 Cirque-Théâtre d’Elbeuf, Pôle national cirque Normandie, dans le cadre du festival SPRING

20 et 21 juin 2025 Cité internationale des arts du cirque, Lyon, dans le cadre du festival utoPistes 2025

du 12 au 16 août 2025 Le Sirque, Pôle national cirque Nexon – Nouvelle Aquitaine, dans le cadre du festival Multi-Pistes

Textes du spectacle

Tous les droits sont dans la nature

Chanson de Catherine Ribeiro et Alpes, traduite et dite en anglais par Heather Colahan-Losh

Le droit de baiser
Le droit de fondre en larmes
Le droit de s’épanouir
Le droit d’être exigeant
Et d’exiger

Le droit d’être riche
De presque rien
Le droit d’être pauvre
De toutes sortes de richesses
Le droit de soulever des montagnes

Le droit d’accoucher
De toutes les tendresses
Le droit de penser haut et fort
Sans être mutilé

Le droit d’opinion
Les droits de l’immigré
Le droit au travail
Le droit de manger
Quand on a faim

Le droit de faire
Et de défaire
Le droit à la paresse
Le droit d’aimer
Sans être châtré

Le droit à la faiblesse
À la fragilité
Le droit à l’intelligence
Le défi à la connerie
Le droit du plus fort
Pour mieux protéger

Le droit de l’arbre
Face à la tronçonneuse
Le droit de s’amuser
Sur les pelouses interdites
Le droit de sanctionner
Un pouvoir déficient

Le droit de frapper
Malgré les menottes
Le droit de rire

 

 

 

Paix

Chanson de Catherine Ribeiro et Alpes, traduite et dite en arabe par Jaouad Boukhliq

Paix à celui qui hurle parce qu’il voit clair
Paix à nos esprits malades, à nos coeurs éclatés
Paix à nos membres fatigués, déchirés
Paix à nos générations dégénérées
Paix aux grandes confusions de la misère
Paix à celui qui cherche en se frappant la tête
Contre des murs en béton

Paix au courroux de l’homme qui a faim
Paix à la haine, à la rage des opprimés
Paix à celui qui travaille de ses mains
Paix à cette nature qui nous a toujours
Donné le meilleur d’elle-même
Et dont chaque homme, quel qu’il soit, a besoin

Paix à nos ventres, grands réservoirs de poubelles académiques
Paix à vous mes amis, dont la tendresse m’est une nécessité
Paix et respect de la vie de chacun
Paix à la fascination du feu, paix au lever du jour
A la tombée de la nuit
Paix à celui qui marche sur les routes
Jusqu’aux horizons sans fin

Paix au cheval de labour
Paix aux âmes mal-nées qui enfantent des cauchemars
Paix aux rivières, aux mers, aux océans qui accouchent
De poissons luisants de gas-oil
Paix à toi ma mère, dont le sourire douloureux
S’efface auprès de tes enfants
Paix enfin à celui qui n’est plus et qui toute sa vie
A trimé attendant des jours meilleurs

Paix, paix…